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| Le vingtième siècle aura produit sa part de pianistes virtuoses, sous la conduite, toutefois, de deux géants russes: Sergueï Rachmaninov (1873-1943) et Vladimir Horowitz (1904-1989), dont les carrières se sont souvent chevauchées. L'histoire semble vouloir se répéter à l'aube de ce nouveau millénaire, avec Evgeny Kissin (né à Moscou en 1971) et Arcadi Volodos (né à Saint-Pétersbourg en 1972), déjà reconnus tels les plus éminents pianistes de leur génération, doués, tous deux, d'une technique prodigieuse mêlée d'une profonde et éloquente musicalité. Volodos, en particulier, a composé, à l'image de ses prédécesseurs, de brillantes transcriptions pour piano auxquelles peu de ses contemporains oseraient s'attaquer. Maître incontesté des pièces illustres de Rachmaninov et d'Horowitz, Volodos possède aussi une qualité lyrique, produit, peut-être, de son étude de la voix avant sa concentration sur le piano et rare, même parmi les plus grands virtuoses. Dans les pièces reprises ici, on entend «chanter» le piano, comme l'avait voulu le compositeur. Ironiquement, Rachmaninov n'avait jamais eu l'intention d'être, principalement, interprète. Dès l'âge de 12 ans, il était entré au Conservatoire de Moscou, où il rencontra Anton Rubinstein, Arenski, Taneïev et Tchaïkovski. Encore étudiant, il composa l'opéra Aleko, suivi, peu après, du Prélude en do dièse mineur, dont le succès instantané finirait par le hanter. (Des années plus tard, lorsque ses promoteurs exigeaient l'inclusion de la pièce au programme de ses concerts, il traversait la scène à grands pas, jouait, rageur, le Prélude, et se retirait quelques minutes dans sa loge avant de reprendre le récital!) Trouver l'équilibre entre ses activités de compositeur et d'interprète avait toujours été, pour Rachmaninov, un défi difficile à relever. La gageure lui parut plus grande encore après la révolution russe de 1917, dans son exil en Europe de l'Ouest et en Amérique. L'immense succès venu saluer ses talents de pianiste finit cependant par lui assurer l'aisance financière qui allait lui permettre de consacrer quelque temps à la composition. Après l'éclatement de la Deuxième Guerre mondiale, il s'installa définitivement en Amérique, établissant domicile en Californie. Sombre géant dont la main gauche pouvait couvrir plus de treize notes (presque deux octaves), ses accès constants de dépression le menèrent à une forme précoce de psychiatrie hypnotique, et son Deuxième Concerto pour piano (1901) est dédié au médecin qui l'avait traité. Composé en 1909, le Troisième Concerto devait être la «carte de visite» de sa première tournée américaine. Rachmaninov, dont le temps était déjà strictement réparti entre la composition et les interprétations en public, répéta la partie solo sur un piano «muet», pendant la traversée de l'Atlantique. La tournée comprenait des récitals en solo, des concerts et des engagements à la tête de divers ensembles de la côte Est des États-Unis, en préparation à la création du Concerto avec l'Orchestre symphonique de New York, sous la conduite de Walter Damrosch le 28 novembre 1909. En janvier 1910, Rachmaninov répétait le concerto avec, cette fois, le New York Philharmonic et Gustav Mahler qui, enthousiasmé par la musique, insista qu'on accordât à l'orchestre un temps exceptionnel de préparation. Malgré la haute qualité de ses œuvres antérieures, Rachmaninov atteint dans ce concerto l'un des sommets de sa carrière. En tant que compositeur, son développement musical suit, non pas une évolution abrupte, mais une progression régulière, et le concerto révèle quelques nouveaux traits et combinaisons techniques, présentés sur une large échelle et avec de vastes idées mélodiques. Les thèmes ne s'en tiennent pas moins au cadre de l'ensemble, produisant une plus grande unité, par exemple, que le Deuxième Concerto aux nuances plus rhapsodiques. Le piano et l'orchestre restent unis. Même dans la cadence -- généralement réservée au soliste -- le piano se joint à d'autres instruments, au soutien du plan d'ensemble. Qualifiée, à juste titre, de «Symphonie pour piano», la pièce s'inscrit parmi les plus illustres du répertoire des concertos. (Il convient de signaler l'existence, pour le premier mouvement, de deux cadences distinctes, l'une plus courte que l'autre. Dans son propre enregistrement historique, le compositeur accorda la faveur à la plus brève. Il se peut toutefois que sa décision ait tenu, tout simplement, au problème pratique de la limite de temps imposée par le 78 tours.) Rachmaninov composait selon la tradition définie par Tchaïkovski et Rimski-Korsakov. Il existe dès lors une tendance naturelle à rechercher dans ses thèmes une source d'inspiration traditionnelle, mais il s'en défend catégoriquement, comme dans cette lettre adressée à Joseph Yasser: «...Le premier thème de mon Troisième Concerto n'est emprunté ni au chant populaire, ni à la musique d'église. Il s'est tout simplement «composé lui-même!» Si j'avais le moindre plan ... je ne pensais qu'à la sonorité. Je voulais «chanter» la mélodie au piano ... et lui trouver un accompagnement adéquat.... Rien de plus!» Mises à part ses idées thématiques, les aptitudes techniques qu'il exige placent le Troisième Concerto à un rang spécial du répertoire. La partie solo met le meilleur pianiste à l'épreuve, et la riche orchestration, truffée de soli instrumentaux, possède la structure d'un chef-d'œuvre symphonique. Les accents mélancoliques si caractéristiques à la musique de Rachmaninov sont particulièrement apparents. Peut-être est-ce dans cette tristesse passionnée qu'il faut trouver la clé de la force émotive du morceau et une raison de sa puissante séduction. Durant ses dernières années, Rachmaninov refusa d'interpréter le concerto, le réservant aux plus jeunes «lions» du clavier, tels Walter Gieseking et, plus particulièrement, Vladimir Horowitz, dont le nom est presque aussi étroitement associé à la pièce que celui du compositeur même. Il n'est dès lors que juste de le transmettre, aujourd'hui, au dernier «lionceau» en date, Arcadi Volodos. Au fil de sa carrière, Rachmaninov captura également ses humeurs changeantes dans un large éventail de pièces plus brèves pour piano solo, exigeant toutes une maîtrise extraordinaire du clavier. Arcadi Volodos a sélectionné ici un bel échantillon des années 1893 à 1940 (trois ans seulement avant la mort du compositeur). Les Préludes et Études-tableaux offrent tout à la fois l'éclat fougueux et la mélancolie slave invariablement dissimulée sous la surface, et qu'il s'agisse de l'émouvante Romance de 1893-1894 ou du Prélude en fa mineur enflammé de l'Opus 32, ces mini-poèmes symphoniques pour piano évoquent une immense richesse d'émotions. Fidèle à la tradition virtuose, Volodos inclut sa propre transcription de l'Andante de la Sonate pour violoncelle, Opus 19, de Rachmaninov, qu'il considère, à ce jour, le meilleur de ses arrangements. Une superbe vocalise, certes, pour faire chanter l'âme du piano. Paul Myers Traduction: Geneviève Haines |
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